Une femme - un homme- une nuit et un vieux péché

Caspar est coursier. Il rapporte aux propriétaires les valises égarées.
De façon tout à fait inattendue , une femme monte à ses côtés. Dans la joie
et la peine, des douleurs encrées en Caspar depuis longtemps émergent.

Michael Kamper: Qu-est-ce-qui nous attend dans ton deuxième film
long métrage "venez avec moi" ?

Armin Biehler: Pour être honnête j'ai eu besoin de 2 ans pour le trouver.
Donc de l'idée, du scénario au tournage jusqu'à aujourd'hui. En marchant
sur des oeufs je me suis acheminé doucement au noyau de " venez avec moi ".
L'inspiration de ce film provient d'une relation perturbée avec une femme.
En plus des questions incontournables sur ma propre vie sont passée en
avant-scène. Je ne pouvais juste pas ne pas faire ce film. En y repensant
ce fut une obligation bienfaisante, avec toutes ses difficultés.
Maintenant j'espère que cet impératif dans toute sa sincérité, étincellera le public.

MK: Et quel est ce noyau dont parle ce film?

AB: Les deux personnages qui se rencontrent dans le film "venez avec moi" sont seuls.
Leur rencontre apparemment fortuite mobilise des forces insoupçonnée. Ainsi court
le désir d'amour, englobant tout, même leur certitude émotionnelle tant qu'ils ne
peuvent renoncer à cet amour absolu. Au contraire cet amour détruit. Pourquoi?
Dans la rencontre fortuite s'est scinder le destin des deux. Si le hasard se
démasque alors le destin devient évident,ici se battent deux traumatisés pour
leur capacité d'aimer. Ainsi nous avons le noyau du film: deux êtres fusionnent
et vivent dans l'autre leurs blessures, dont ils ont été victime. La vue dans
la plaie béante et purulente de son homologue fait indiciblement mal.
Comment faire avec cette douleur?

MK: Quel était le projet au départ?

AB: J'ai effectivement rapporté aux propriétaires leur valises égarées
et ai aussi effectivement photographié ces personnes. Des petits interludes
propices à la rencontre. Entre-deux on a beaucoup de temps. D'une livraison
à une autre, dans la voiture, on peut très bien réfléchir sur soi. Au départ,
il y avait un ensemble d'événements personnels. Une de mes maîtresse s'est
écrasé la cigarette sur son avant bras après que nous ayons fait l'amour
ensemble. De plus la certitude que m'a mère m'a enfoncé la tête dans l'eau
de la baignoire jusqu'à ce que j'en perde le souffle. Ainsi j'étais coincé
dans le schéma inconscient que les moments les plus beaux, sont impérativement
suivis d'un coup de massue destructeur. J'ai toujours reproduit ce schéma.
C'est pour cela que j'ai eu tant d'empathie pour l'autodestruction des anges.
Bon ou mauvais, se perdre dans la douleur de l'autre, prendre même en soi
la culpabilité de cette douleur, me lie avec le personnage principal Caspar.
Ainsi nous sommes unis.

MK: Et comment s'est développé l'esprit de "Venez avec Moi" pendant le tournage?

AB: Nous avons tourné avec une approche linéaire. Caspar livre. Elle monte dans
la voiture. Ils livrent ensemble, s'aiment. Parlent de leurs histoires. En partant
des mots clés du scénario nous avons improvisé. Très concentrés, nous nous sommes
préparé et beaucoup discuté des interprétations respectives à avoir. En incluant
toujours bien entendu d'égal à égal Cyrill le caméraman. Et c'est parti. Par exemple
la scène "la mode". J'avais l'idée d'une allée fictive dans un champ éclairée par
des phares. J'adore mettre en scène dans un cadre théâtral en plein air. Les
personnages doivent toujours de nouveau changer de costume et danser dans la lumière.
Mais ce fut une évidence insoupçonnée qu'un seul costume serait utilisé.

Le tutu rose, et pour Caspar, le costume noir et chapeau melon. Déjà pendant
le tournage, il me fut clair que quelque chose d'imprévisible s'exprimait.
Tout devint sérieux. Les deux personnages interprètent un viol. Plus exactement
la projection d'un viol. Dans la scène il y a une tension terrible imprégnée
de violence, sans expression physique explicite. Il se laisse emporter et quand
Caspar s'agenouille sur l'asphalte vomit, comme le dit brièvement le cameraman
Cyrill : "Cela en est l'orgasme". Dans cet état,nous avons jouis tout trois - Anna
et moi en jouant et Cyrill avec la caméra - parce que nous ne recherchions plus
une forme d'interprétation mais étions emportés par la scène. En fait, les deux
acteurs portent en eux ce qu'est un viol. Ainsi la scène initialement nommée
"la mode" est devenue "La Violence" une des scènes clé du film.

Cela m'a énormément touché et marqua un tournant dans le tournage.

MK: Dans le film la sexualité explicitement cinématographiquement représentée
aboutit à la scène de "la violence". Pourquoi?

AB: Je me suis posé la question de ce qui se passe au moment où les blessés,
au sens propre des termes, se retrouvent dénudés, rejetés sur eux-mêmes.
Dans la sexualité, une telle ouverture peut se passer, quand les deux,
sans si ni mais, se donnent l'un à l'autre. C'est ce que je pensais.
Mais comment représenter une telle sexualité dans sa forme corporelle?

J'en ai beaucoup regardé. Je me rappelle encore comment Ang Lee fait l'éloge de
l'abandon de ses acteurs dans son film "Lust Caution" (2007) nourrit par son
expérience sur le plateau. Il a aussi dit, que la sexualité s'est vraiment passé.
Pour moi en tant que spectateur, la scène du lit fut vraiment décevante. Elle ne
m'a pas excité. Dans l'absolu c'était deux êtres copulants. Pour moi ce fut clair
que la caméra devait faire partie intrinsèque de toutes les caresses. Les spectateurs
doivent ne pas pouvoir regarder, il faut que ce soit si proche qu'ils le vivent presque.

En ce sens je m'orientais au "Pickelporno" de Pipi Lotti Rist (1992). J'ai eu l'idée
de réaliser dans la sexualité en dépassent les limites un acte équilibré, une dance
des corps esthétique. Ceci est plus que la réalité de la pénétration. En conséquence
nous avons tourné la scène détaché complet d'un endroit et temps réel. La place est
le noir autour les deux nues en peau clair. Aussi la caméra a était un acteur très
agile dans cette scène comme ménage à trois. En réalité nous avons réalisé cet acte
pendant une prise de 43 minutes sans interruption. Pour l'atmosphère on a joué la
musique de Sigur Ros. Le bruit de l'amour est synchronisé après. Anna remarquait
au commencement de la scène il ne faut pas faire du sport. Je pense que nous sommes
plongés bien en respect mutuel dans cette scène difficile. Et tout ça a fait grand
plaisir et nous étaient très proche.

MK: Mais tu casses la beauté avec la scène de la violence.

AB: Dans le montage oui. Sous la forme d'un double montage. Les scènes - l'acte et
la violence - augmentent simultanément d'intensité pour en atteindre le sumum.
Les scènes se confondent l'une dans l'autre. Cette fusion ce passe dans la tête
de Claire. Elle fait une projection. Projeté sur l'écran, le public le vit
directement avec elle. Caspar, son amant, glisse dans le rôle qu'il accepte
de violeur potentiel. Ce qui le fait tomber à genou et vomir. Au niveau meta,
le traumatisme prend les rennes.
Comment un amour comblé serait-il possible après cela.

MK: Selon les statistiques une fille sur quatre et un garçon sur huit est victime
d'un abus sexuel jusqu'à ses 12 ans. Est-ce en fonction de cela, que tu poses
la question de la façon dont s'aiment tes deux personnages ?

AB: Je n'ouvre pas la dimension sociétale. Mais "Venez avec Moi" travaille clairement
sur les conséquences individuelles du vécu de l'abus sexuel. Mes deux personnages
Claire et Caspar sont des adultes, milieu quarantaine. Leur vies sont imprégnées
inconsciemment jusqu'à maintenant de l'expérience destructrice de leurs enfances.
De cela découle clairement leur concept de l'amour. Mais ils ont survécu. Ce qui
est tragique c'est que Claire ne peut pas expliquer ce que c'est cette "merde".
Elle est partagée entre cette "merde" et Caspar. Parallèlement il est convaincu
d'être coupable de cette "merde". Ce qui est bien, c'est que cette confusion
remonte à la surface.

A ce moment, le film commence, cette éruption le montre. Le vide,
la libération de la personnalité infantile, le point culminant
d'un viol trouvent enfin une expression concrète des dizaines
d'années plus tard. Le pendule oscille entre le désir impératif de
gagner l'amour de Caspar - elle monte librement dans sa voiture - et
le rejet total puisque l'amour porte en son sein, le danger de la
destruction. La douleur est inévitable. Caspar aspire cela en lui,
jusqu'à ce qu'il en soit presque détruit et doit prendre distance
pour survivre. Il se voit lui-même. Cette expérience, cette
souffrance qui en découle, mais également l'opportunité de
réalisation, et aussi la chance de dénouer le passé, voici
ce que je propose au public. Si un sentiment d'empathie
s'éveille chez le public, j'ai fait du bon boulot en apportant
ma contribution à la compréhension du viol d'un point de vue
intrinsèque.

En fin de compte "venez avec moi" est un hymne à la vie.

MK: Tu interprètes un rôle principal. Comment cela fût pour toi?

AB: En tant que régisseur, je dis que Biehler était le moins cher. C'est une plaisanterie.
Mais en effet cela ne m'est jamais venu à l'esprit que quelqu'un d'autre puisque interpréter
le personnage. Je veux répondre à ta question en partant du point de vue de ma collègue
actrice Anna Deherse. Je connais Anna depuis 20 ans. Nous avions fait le casting avec d'autres
actrices. Mais il y avait toujours quelques chose d'artificielle qui intervenait.
Donc j'ai demandé à Anna.

Je lui suis liée d'une amitié intense. Elle a eu aussi ses expériences dans son enfance,
a survécu à son parcours. Plus le temps passe , plus la confiance augmente! Le fait que
nous ayons des enfants de même âge nous lie aussi beaucoup. Anna sent exactement dans
quel contexte "Venez avec moi" doit évoluer. Après quelques auditions, c'était évident.
Complété par sa formation de danseuse, la puissance de son expression tout autant que
son activité professionnelle de thérapeute. Une novice et moi de même. Travailler avec
elle fût un challenge permanent. Elle cherchait constamment les détails dans les
documents du régisseur. Le passage de la régis à l'interprétation ne fût pas facile.
Il a fallu au point prêt tout faire. En tout cas je pouvais vraiment me laisser
aller dans le jeu, car Cyrill était en tant que caméraman un soutien fantastique.

MK: Avec tout ce matériel tu es allé dans ton atelier. Comment as-tu procédé?
Que c'est-il passé pendant ces deux ans?

AB: J'ai dû tout d'abord aborder le matériel d'une toute autre façon.
Un montage rustique linéaire fût vite fait et avec 124 minutes tout à fait
acceptable. Mais sans aucune magie. La linéarité en était l'obstacle à dépasser.
Dans quel dramaturgie fallait-il mouler les prises? Une question centrale. Avec
quelle perspective montrer les scènes? Cela demandait beaucoup de courage pour
mettre Caspar et donc moi-même au centre, avec mes raisons, pourquoi je devais
faire ce film. Être mentalement au centre de ce film, implique d'être
radicalement sous l'impacte directe du matériel. Avec une progression
plutôt psychanalytique, une scène dévoile son effet, disparait
de nouveau, la prochaine en commente une autre puis impose
la suivante. J'ai dû ouvrir cet espace et toujours le maintenir.

MK: Peux tu donner un exemple concret de ce q les prises ont faits avec toi?

AB: Bon "l'Acte" et la scène ou Caspar est nu près du feu "Le Feu". Il pense au passé
et peux se réchauffer pour le nouveau. Le vieux brûle. "Le Feu" était prévu pour
l'épilogue, comme quintessence finale. Il me devint clair que c'est à partir de ce point
que je raconte "Venez avec Moi". Ainsi je voulais ce positionnement dès le début du film.
Donc il commence ici, disparait, pour réapparaître deux fois dans le déroulement du film.
En en annonçant aussi la fin, le départ de Caspar. Ainsi se posait la question: comment
ces trois parties du "Le Feu" sont liées les unes aux autres dans le film? Que devient
le conteur s'il n'est pas visible? Il pense et poétise, image en mots les scènes filmées
ou bien encore intervient verbalement.

C'est ainsi que fût posé le déroulement de "Le Feu" , en écrivant le monologue
intérieur et en le tissant dans le film. Nous avons le texte brut des "réflexions
dénudées basiques" qui apparaissent en bout de phrases, comme roue lyrique du film.
Comment "l acte" avec intimité corporelle se comporte dans cet environs?

La sexualité a une présence directe. Ça veut dire que "l'acte" se bouscule devant
la position de l'auteur. Donc le film se lance avec une part de "l'acte". Mais on
sent déjà qu'il va avoir une rupture qui est attrapé par la position de l'auteur.
Pendant le film la sexualité déborde de la surface jusqu'à elle trouve sa fin dans
la scène principale la projection de Claire.

MK: J'imagine que cette façon de faire fût très astreignante. Y a t-il eu des moments
ou tu ne savais plus comment continuer?

AB: Oui. Il y a eu des moments où j'ai pensé maintenant tout est clair. Ce n'était
qu'un sentiment, qui n'avait aucun fondement en corrélation avec les gens qui ont
visionné le travail. Ma confiance fondamentale en ce qui concerne le matériel
filmique était tout à fait juste, ce qui manquait c'était la décision dans le
style d'expression. Il fallait surtout laisser le temps faire. Ainsi j'avais
une version de 33 minutes, et de là, j'ai continué le montage. Prenons la scène
"la salle de bain", Claire et Caspar s'amusent dans la mousse. Pendant longtemps
je n'en avais aucune utilité Trop de similitude avec "S’enivrer Ensemble".
Trop de promiscuité pour l'utiliser aussitôt après que Claire ait eu
sa première rupture: d'un point de vue d'une dramaturgie linéaire.

Mais cette scène ne m'a pas laissé tranquille. Jusqu'à ce que presque à la fin du
montage, les surimpressions dans le film ont atteint déjà un méta-niveau, la juste
place de "la salle de bain" émergea. Claire racontait sur sa famille, comment elle
chahutait avec ses frères. Gaspar se rappelle de la situation avec Claire dans
la salle de bain, lorsqu'ils ont passé la nuit ensemble dans l'hôtel du parc.
Une ambiance amusante et détendue, jusqu'à ce qu'il émerge, là je fais un arrêt
sur image. Une caricature déchirée par la douleur reste plaquée sur l'écran.
Je reconnaissais que Caspar était dominé par son traumatisme. Je connais cette
situation d'être maintenu sous l'eau jusqu'à la perte du souffle. C'est aussi
un souvenir familial! C'est intéressant comme tout se retrouve ici!

MK: Je pense que "venez avec moi" se déroule autour de trois récits, n'est ce pas?!

AB: Il me faut réfléchir. Le récit du point de départ de Caspar près du feu, la
discussion entre les deux sur leurs histoires respectives assis sur la charrette.
Cela émerge tout au long du film. Le déroulement linéaire de Caspar. Il livre seul,
ils livrent à deux, dormir, elle ne monte plus dans la voiture, ils s’enivrent.
Les choses qu'ils font ensemble. Ainsi nous avons les trois niveaux. Bon, l'acte
sexuel et la projection qui est sans cesse saupoudrée, je voudrais les citer,
et aussi le plan du paysage gelé. Les arrêts sur image. C'est le point de vue
de l'auteur libéré de ses personnages.

MK: Nous avons parlé de l'inspiration, du tournage et du montage. Il nous manque
la production. Qui a financé "venez avec moi"?

AB: Bon, sur ce sujet, je devrais en informer mon huissier. D'un budget
de 320 000 euros, nous avons démarrés avec environ 6 000 euros. Le gain
d'un film documentaire. S'y ajoute des dons privés de 7 000 euros.
Bien sur j'ai toujours de nouveau essayer de demander des financements.
Le problème était le suivant, comment m'exprimer quand je ne savais
pas encore, ce que je voulais finalement. La commission de soutien
cinématographique s'oriente sur le travail, un produit pour
l'industrie du marché cinématographique.
"venez avec moi" au contraire demande le soutien d'un projet artistique
individuel. Ce sont deux paires de chaussures. C'est pour cela que pour
l'instant j'ai subvenu moi-même au financement de ce film.

Surtout Cyrill a travaillé comme cadreur bénévolement et il a accompagné
le procès du montage. Et naturellement Anna qui a s'engagé en faveur du film
avec ses conseils profonds. Sans les deux "venez avec moi" n'aurait pas ici.
Cette aventure nous articule jusqu' à aujourd'hui.
Pour cela je suis très reconnaissant.

Traduction Anna Deherse &
Matthieu Grosskost